Votre avis sur "Gomorra"
Est-ce ainsi que les hommes vivent?

C'est la question que l'on peut se poser à la vision de Gomorra. Bien sûr, c'est une question passe-partout si l'on veut, que l'on pourrait se poser devant bien des films. Mais on ne peut s'empêcher de voir Gomorra comme une oeuvre plus lestée de réel que d'autres. On sait ce qui menace l'écrivain Roberto Saviano, auteur de l'enquête d'anthologie éponyme (qui a participé à l'élaboration d'un scénario qui ne retient que quelques histoires de son gros ouvrage et les entrelace tout au long du film). On sait également que le film a été tourné non loin du coeur de la gangrène maffieuse, plus ou moins avec la bénédiction des "autorités" du cru, les populations locales donnant leur avis sur la véracité de ce qu'ils voyaient représenté, les acteurs professionnels se mêlant aux habitants de la cité. Le résultat est souvent criant de vérité. Pour autant, Gomorra est pleinement une oeuvre scénarisée (de façon très serrée, d'ailleurs), extrêmement tendue. Distinction de moins en moins opérante dans un cinéma contemporain de plus en plus hybride, la vieille dichotomie entre cinéma documentaire et cinéma de fiction ne peut ici avoir cours. Le film est évidemment documenté, montre un certain nombre de phénomènes et d'événements qui sont parfaitement connus ou qui ont été révélés par Saviano. Mais les scénaristes et le réalisateur ont donné une forme cinématographique à cette matière documentée qui se veut au plus près du réel, ce dont attestent aussi bien la façon de filmer que de travailler le son, qui vont de l'effet de réel (typiquement, la caméra à l'épaule) au très élaboré (par exemple, le jeu sur le son à plusieurs reprises). Autrement dit, Gomorra choisit, très intelligemment, de ne pas choisir entre le réel et la fiction, tout simplement parce qu'il ne cherche pas simplement à montrer le réel - ce qui est de toute façon impossible, voire vain - mais à lui donner une forme, qui n'oublie pas d'être spectaculaire, au meilleur sens du terme. On a beaucoup dit que Gomorra contribuait à aller contre la vision romantique de la maffia, qu'il était un anti-Parrain. C'est évidemment vrai - on s'intéresse aux petits et aux intermédiaires, et l'on montre les ravages du système et de ce qu'il produit sur les uns et les autres, ainsi que le milieu pathogène qu'il a contribué à créer ou à entretenir. On lui a en revanche reproché de ne pas montrer les gros poissons, les parrains et les politiques avec qui ils sont de mèche. Etait-ce vraiment la peine? C'est ce que le cinéma a montré déjà tant et plus, jusqu'au cliché, et Gomorra se distingue par cette attention qu'il porte aux rouages d'un système que personne ne semble contrôler mais qui semble susceptible de broyer tout le monde. C'est sans doute ce qu'il fallait démontrer, que la machine se nourrit toute seul et menace de dévorer tous ceux qui l'alimentent. Les seuls qui s'en sortent (mais à quel prix, on ne le sait pas ou peu dans le cadre du film) sont ceux qui s'en vont, par dégoût, avant que de voir leur humanité détruite. Est-ce ainsi que les hommes vivent? Est-ce là la réalité de notre monde? On ne peut s'empêcher de se poser ces questions à l'issue de ce film, choc mais intelligent, poignant et tapageur mais pas putassier. Et dont la vision est de ce fait d'autant plus terrible.
